Roaring sixties

Il n’y a pas à ma connaissance de revival sixties, je suis juste tombé sur les pages d’un article issu de je-ne-sais-quel magazine (sans doute un vieux Vogue) au fond d’une armoire. J’ai jugé bon en numériser certaines parties afin de les partager et en même temps faire ressurgir quelques noms du passé de la fashion.

De quoi parle-ton dans cet article ? De voitures de sport, de jolies filles et de boîtes de nuit. De photographes de mode, de stylistes, de cover-girls et de la musique pop. Des Beatles et de la mini jupe de Mary Quant, des photos de David Bailey et des coupes asymétriques de Vidal Sassoon, des « Chelsea Girl », de King’s Road et de Carnaby Street. D’une société prise dans une folle accélération, dont le centre névralgique est Londres, le Swinging London.

Et Mary Quant créa la mini…

En 63, Mary Quant, sur le point d’inventer la minijupe, se lance dans la diffusion. Le Ginger Group va porter sa réputation au-delà des frontières. En 63, Barbara Hunalicki, créatrice de Biba, commence sa carrière en vendant des modèles par correspondance. En 63, John Stephen, qui peut se vanter d’être le fournisseur officiel des « mods », étend son empire dans Carnaby street où il possède cinq magasins.

À l’origine, ‘The Knack » est le titre d’un film de Richard Lester, ayant remporté la palme d’or à Cannes. Deux films coup sur coup vont faire de lui un cinquième Beatles. « Hard Day’s Night » d’abord, et puis surtout « Help ! », ce bijou clinquant, qui annonce l’ère du clip.

Ces films semblent à des années-lumière de la production britannique (« Samedi soir, Dimanche matin »,  »La solitude du coureur de fond ») très influencée par le groupe des jeunes gens en colère, les « angry young men ». Pour les générations montantes, ces jeunes gens font déjà  vieux jeu. Leur colère épouse des formes trop conventionneUes. La lutte des classes suppose un fond d’aigreur et d’acharnement assez éloigné de l’état d’esprit actuel des teen-agers qui ne pensent qu’à se distraire, s’habiller, rire, sortir, boire, danser et, pour les garçons, posséder une voiture de sport. « Je trouve la vie formidable » est toute la philosophie que l’on peut attendre d’une « Chelsea girl ».

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(c)David Bailey

Les Beatles lancent la mode de l’insolence

L’album de « Help! » marque un premier sommet dans la carrière des Beatles. On a du mal à imaginer ce que fut la « Beatlemania, » déferlant comme une tornade qui ne laissa personne au sec. Les Beatles imposent un ton nouveau. Dans la musique, mais aussi dans la vie. Primesautier et irrespectueux. Les insolences de John Lennon, loin de choquer, ravissent le public. Un soir de gala, il demande aux ladies endiamantées des premiers rangs de secouer leurs bijoux pendant que les autres spectateurs applaudissent. Une critique déclare qu’ils sont dépravés de la façon la plus agréable qui soit.

Produits de consommation s’il en fut, les chansons des Beatles n’en conservent pas moins une bonne humeur efficace et un charme incomparable, dont la formule ne semble pas s’être transmise. Ils font pourtant éclore une abondance de vocations. Des groupes éclatent sur le gazon anglais en parterre coloré : Kinks, Animals, Bee Gees, Deep Purple, Monkees, Pretty Things, Cream, les Who, bien sûr, et combien d’autres?

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(c) Getty Images

Les Rolling Stones, eux, décapent

Seuls concurrents sérieux des Beatles : les Stones. Les premiers se contentaient d’être insolents, les seconds seront corrosifs. Les Rolling Stones décapent et sentent le soufre à plein nez. Ce que l’on apprend de leur vie privée a de quoi faire frémir les concierges de sa très gracieuse Majesté. « Quelle image de la jeunesse britannique vont-ils donner! « Laisseriez-vous votre soeur aller avec un Rolling Stones?  » interroge la presse.

La soeur, elle, en tout cas, serait sûrement d’accord. Surtout si elle peut choisir Mick Jagger. Oh Mick! Une place lui revient de droit parmi les séducteurs de sa génération. Son physique l’aide. Il correspond, trait pour trait, aux critères en vigueur chez les jeunes: une bouche luciferienne et des bouclettes dignes de l’archange Gabriel. Sur scène, il est pareillement irrésistible. Tout à son balancement, l’époque aime les garçons qui bougent et se déplacent avec grâce : Bailey et Jagger, mais aussi El Cordobès, Noureev qui vient de débarquer à Londres, Albert Finney, caracolant dans « Tom Jones », et Terence Stamp dont toutes les filles de Chelsea sont amoureuses.

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(c)David Bailey

Twiggy, 40 kilos, faux cils compris

La « Chelsea girl » correspond à notre minette du Drugstore. Une écervelée en bas blanc avec de longues jambes et une jupe courte. Elle rêve de la Schrimp, de Twiggy et de Penelope Tree. Les cover-girls concurrencent les vedettes de cinéma. Leur cachet les met sur un pied d’égalité. Ces filles qui pèsent lourd en dollars ne sont pas épaisses. Twiggy sera l’aboutissement d’une génération de limandes : à peine quarante kilos, faux-cils compris.

Sur ces planches à pain, la féminité se réfugie dans le maquillage et la chevelure. Presque toutes les beautés de l’époque seront échevelées, disparaissant sous des niagaras de franges et de mèches folles. Catherine Deneuve, Julie Christie, Françoise Hardy, Anita Pallenberg, Jane Birkin, Marisa Berenson sacrifient à cette vogue. C’est indispensable. Quoi d’autre? Une bouche pulpeuse et hardiment fardée de rose pâle et des yeux comme deux morceaux de charbon, bordés d’eye-liner, ourlés de khôl et frangés d’une double balayette de faux-cils.

Qui dit mieux? Twiggy qui invente de dessiner au crayon des cils sur sa paupière inférieure. Elle leur laissera son nom. Cela ne fait pas un peu pot de peinture? Un peu, en effet.

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D.R

Quand les valeurs basculent

Dans Chelsea, les modes se suivent et s’emboîtent à toute allure. Une culture se montre d’autant plus généreuse que ce qu’elle offre n’est pas de très bonne qualité. Celle-cii jette par la fenêtre des trésors de pacotille. La mode obéissant à la jeunesse gagne en fantaisie ce qu’elle perd en expérience. Les stylistes (un mot nouveau) démodent le savoir-faire d’un Balanciaga, d’un Dior ou d’une Coco Chanel. Plus besoin d’apprendre à couper, ni même à coudre. Trois sous de malice suffisent à réaliser des petites robes de rien qui ont le charme acide des fruits verts (et font parfois, avec le recul, grincer des dents).

Cette époque riche invente une mode pauvre, peu faite pour durer. C’est une volonté chez Mary Quant. Elle déclare dans une interwiew que si une cliente renverse un verre de vin sur un de ses modèles, elle peut le lendemain le jeter sans regret. Pierre Balmain, à qui on rapporte ce propos, s’étrangle qu’il ne veut en aucun cas que l’on renverse de vin sur ses robes. « Et puis quoi encore? Pourquoi pas du Ketchup? »

L’incompréhension s’installe quand les valeurs basculent. Et elles basculent : on en arrivera, après avoir épuisé les joies du P.V.C. (Poly-Vynil-Choloride), aux robes en papier et aux créations métalliques de Paco Rabanne.

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Catherine Deneuve

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Donyale Luna

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Francoise Hardy, Twiggy, Cordobes, couverture de Nova magazine

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Julie Christie

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Peggy Moffitt

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Penelope Tree

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Vidal Sasoon

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D.R sur toutes les photos


Esprit de 1968 es-tu là ?

En ce mois de mai, des centaines d’ouvrages et de reportages sont consacrés à cet évènement qu’a été Mai 68, un trop plein dont on ne sait que retenir. En mode, rien d’hystérique, quelques articles de ci-de là pour nous rappeler ce que portaient les jeunes gens de l’époque. Les changements politiques, les mutations sociales et les manifestations que connurent Paris, Tokyo, Berkeley mais aussi Prague, les créateurs les avaient annoncés quelques saisons auparavant, à la manière de la présentation des collections femmes, six mois à l’avance…

Je vous propose un petit retour en images sur trois des révolutions vestimentaires qui marquèrent cette époque : le pantalon pour femme, la mini-jupe et le collant. Comme s’accordent à dire les analystes aujourd’hui, Mai 68, plus qu’un événement politique, est un soulèvement culturel et sociologique.

Le pantalon pour femme

Créé par Yves Saint-Laurent en 1965 ou 1966 selon les sources


Tailleur pantalon avec gilet, par Yves Saint Laurent (1967)



Tailleur pantalon à tunique longue, Charles Maudret (1966)
La tunique permettait à chaque femme, quelle que soit sa morphologie, de s’approprier le pantalon, gommant la saillie du bassin. Dès 1965 il se fabrique en France plus de pantalons que de jupes.


La mini-jupe

créée par Marie Quant, puis popularisée par André Courrèges (circa 1965)


À droite Marie Quant et deux de ses modèles


Mini, mini, mini
(source : Special Pop, Albin Michel)


Anne-Marie Boell, mannequin de l’équipe Courrèges, jupe au-dessus du genoux obligatoire, une attitude sportive et conquérante.
(source l’Officiel spécial Courrèges)


Outre les longueurs et les matières nouvelles, la mode s’industrialise, Yves Saint-Laurent devant la première boutique Saint Laurent Rive Gauche, 1967

Ci-dessous une photo emblématique, que je ne connaissais pas et qui montre l’implication de certains créateurs dans les événements du printemps 68.

Modèle Yves Saint-Laurent, 1967
(source Pierre Boulat, agence Cosmos)

Le collant

En 1967, vendus en boule dans un cube et non apprêtés, les collants Tels Quels de Dim sont quatre fois moins chers que le prix habituel.

« Si les hommes et une certaine catégorie de femmes – les moins jeunes et aussi les plus raffinées – ont gardé un goût vif pour les enveloppes de tulle au parfum de frou-frou, les jeunes garçons et filles, et les femmes d’aujourd’hui – qui travaillent, donc qui veulent être à l’aise, qui n’ont pas de domestique, donc qui veulent une fibre synthétique qui se lave facilement et ne se repasse pas et de préférence de couleur – ont un regard, disons plus sportif qu’auparavant sur le corps féminin (…) » (Katia D. Kaupp, Elle, 10 mars 1966)


trichromie en collant sur le mannequin Anne Pucie, 1968

Cette mode composée pour une jeunesse conquérante, faite de collants souvent opaques, aux couleurs vives et dans cette matière révolutionnaire qu’est le Lycra ™, ira de pair avec la mini-jupe. Le collant relèguera au rang d’accessoire érotique le porte-jarretelles. Ces bouleversements vestimentaires venus de la rue insuffleront un nouvel élan au Prêt-à-porter, mais aussi à la bijouterie.

Dinh Van a fait descendre le bijou dans la rue, l’a démocratisé en le réinventant par des formes épurées et ludiques. Son célèbre Pavé a justement été créé en 1968. Cet hommage rendu au symbole de cette période révolutionnaire est réédité. Et pour fêter l’événement une soirée fut organisée au Mini-Palais (le 21 avril dernier), réunissant people et plusieurs artistes du street-art dont Tanc et la célèbre Miss-Tic(1). Une rencontre entre le luxe et la rue bien dans l’esprit de ce bijoutier révolutionnaire.

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Dinh Van, le joaillier libre, campagne de communication

Que reste-t-il de l’esprit de 68 ? Il y a quarante ans, la rue voulait rompre avec une « vieille France », celle de la Couture et de Tante Yvonne(2). La rue est aujourd’hui une source inépuisable d’inspiration pour la mode, le Prêt-à-porter permet aux femmes occidentales de s’habiller comme bon leur semble et la première dame de France est un ex top-model ! L’esprit révolutionnaire, l’envie de rupture se sont peut-être déplacées sur le web. Peut-être allons-nous entrer dans le temps des cyber-révolutions ?


(1) L’agence Balistik’art m’a permis ainsi qu’à quelques blogueurs d’assister à l’événement, cliquez ici pour voir les photos de la soirée.
(2) Yvonne de Gaulle, première dame de France.

Concours Chartered Society of Designers

 

Le Chartered Society of Designers organise un concours réservé à tous les étudiants designers du monde en 2e année de leur école (le formulaire d’inscription est a télécharger en bas de la page citée). Tous les champs du design participent indépendamment, graphic design, fashion design, interactive media design, textile design, interior design etc.

La clôture des inscriptions est fixée au 1er mai et les frais d’inscription sont de 32,5 livres. Le vainqueur se voit attribué un chèque de 1000 livres, plus une carte de membre étudiant du CSD(1) ainsi qu’une médaille du CSD !
Le CSD, établie à Londres peut être considéré comme la plus vieille et la plus grande charte professionnelle consacrée aux designers, elle fut fondée en 1930 et comporte parmi ses anciens vainqueurs et membres quelques noms « célèbres » : Mary Quant, Charles Eames, Alberto Alessi, Sir Terence Conran, Milton Glaser ou encore Saul Bass (excusez du peu !!).

Son objectif consiste à protéger la profession, mais aussi de promouvoir le design sous toutes ses formes, ainsi que son apprentissage afin d’en faire bénéficier toute la communauté.
Le CSD édite également une revue baptisée The Designer (discontinued).

(1) Donc si vous voulez voir votre nom associé avec « CSD Student Member »… Faites chauffer les méninges !

Via Étapes
Sources Wikipédia

Les jambes des femmes

Les jambes des femmes édité chez Hachette, grâce au fonds de l’agence Roger Viollet (la plus vieille agence de photos de Paris), regroupe de magnifiques photos sur le sujet, jambes de mannequins, de danseuses, de sportives ou d’anonymes prises par les plus grands photographes de l’époque, de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 90.

A travers l’histoire des jambes de la femme c’est un peu l’histoire de la mode que l’on visite. Entre libération de la femme et diktat de la mode, plus le temps à passé, plus les jambes se sont dénudées, le sujet fait penser bien sur immédiatement à Charles Denner dans « L’homme qui aimait les femmes » et à Mary Quant et sa minijupe, tout cela et plus encore, Marie Desplechin nous le rappelle dans un petit texte publié à l’occasion de la sortie du livre le mois dernier.
Le texte ci-dessous à été publié par L’Express

L’homme qui aime les femmes adore leurs jambes. «Les jambes des femmes, dit-il, sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tous sens, lui donnant son équilibre et son harmonie.» Charles Denner, alias François Truffaut, sait balancer des phrases qui sonnent comme des maximes immémoriales. Rien de plus daté, pourtant, que celle-là: L’Homme qui aimait les femmes est un film de 1977. Soit quinze ans après l’invention de la minijupe. Montrer ses cuisses est un acquis récent. Les jambes des femmes sont encore une idée neuve, en Europe. La longue marche, celle qui conduit du pied à la cuisse, a commencé cent ans plus tôt. Les premières photos du recueil de la collection Roger-Viollet datent des années 1900. Les longues jupes battent le pavé. De la jambe, on ne voit pointer que le bout de la bottine. Bienheureux celui qui aperçoit une cheville. Et bien vicieuse celle qui le laisse regarder. Quant au mollet, n’en parlons pas… Ou plutôt parlons-en. Aux Sablais, par exemple, qui ne décolèrent pas. Les Parisiens en vacances aux Sables-d’Olonne se massent à la sortie des églises pour en voir sortir les Sablaises en costume traditionnel, petite coiffe blanche épinglée au chignon et… jupe au genou! Les mollets sont couverts par des bas épais, mais qu’importe au bourgeois parisien! Il se rince l’œil à peu de prix. De retour en ville, il lui en coûtera un peu plus cher. Il faudra payer des bocks au café-concert pour mater les danseuses qui lèvent leurs jupons à volants. Car c’est là que réside l’essentiel du succès du french cancan: dans les guibolles des filles du peuple. Excédés par la dépravation des bourgeois, les anarchistes iront d’ailleurs poser quelques bombes dans ces endroits de perdition. Qu’à cela ne tienne, reste le bordel, où les filles (du peuple, toujours) s’exhibent dans d’affriolants caleçons qui descendent au genou et blousent sur la cuisse.

Les femmes de bien, les bourgeoises petites et grandes, gardent, elles, leurs jambes au secret. Disons qu’elles ne les montrent pas à n’importe qui. La jambe, parce qu’elle est interdite, fait partie de leurs outils de négociation. Bien plus, par exemple, que le visage et les seins, traditionnellement exposés. «Les jambes permettent aux hommes de marcher et aux femmes de faire leur chemin», écrit l’humoriste Alphonse Allais. On s’amuse et tout est dit: une femme a besoin de se placer, pas de marcher. Marcher est une affaire d’homme. Symboliquement au moins, car elles marchent toutes ou presque, les paysannes, les ouvrières, les commerçantes, les employées. Mais elles marchent entravées. La liberté d’aller est réservée à l’homme. Le corps des femmes ne leur appartient pas. Qui sait ce qu’elles seraient capables d’en faire? Pour bien marquer les territoires, le port du pantalon est interdit. Laisser deviner la forme de ses jambes, c’est un travestissement. Une menace à l’ordre public. Il faut avoir le culot et la position sociale de George Sand pour porter la culotte. Moins bien lotie, on écope d’une amende, et de quelques jours de prison.

Voilà une société solide, bien droite dans ses carcans. Elle se rêve parfaitement distribuée: d’un côté, les hommes et le travail; de l’autre, les femmes et la beauté. Malheureusement pour elle, le changement est en cours. Et il arrive par là où on ne l’attend pas. Par l’hygiène. L’hygiène (la grande avancée de la fin du siècle) veut que l’on dispose d’un corps sain pour éviter les maladies, et se reproduire idéalement. Et un corps sain, c’est un corps sportif. Place aux bains de mer et à la pratique de la bicyclette. Il va falloir se mettre en tenue, maillots de bain pour les unes, pantalons cyclistes pour les autres. Dans un cas comme dans l’autre, il faut bien se résoudre à montrer ses jambes. Et, tandis que l’hygiène restitue aux femmes un corps entier, les suffragettes se battent pour qu’on leur rende un cerveau. Les deux mouvements sont indissociables. L’histoire de l’émancipation des femmes, c’est conjointement les jambes et la tête.

Mais, avant même que l’on en dénude telle ou telle partie, une vague de fond a transformé l’idée que l’on se fait du corps. Elle est passée par le costume. On abandonne l’attirail effrayant qui déforme, les tournures qui plombent, les corsets qui étranglent. Les robes, toujours très longues, sont plus souples et plus fluides. «Les coussins, le « strapontin » de l’affreuse « tournure », avaient disparu ainsi que ces corsages à basques qui, dépassant la jupe et raidis par des baleines, avaient ajouté si longtemps à Odette un ventre postiche et lui avaient donné l’air d’être composée de pièces disparates qu’aucune individualité ne reliait», écrit Marcel Proust.

Mine de rien, cette réforme du costume met un terme à plusieurs siècles d’oppression, celle du bas par le haut. Les canons de la beauté du corps qui sont en train de disparaître ont été fixés au Moyen Age. Ils obéissaient alors à un code moral et symbolique: le haut était noble, le bas ignoble. En vertu de quoi le haut était montré et le bas caché. Suprématie du visage et de la poitrine. Enfer des jambes. «La nature induit les femmes et les hommes à découvrir les parties hautes et à cacher les parties basses, parce que les premières comme siège de la beauté doivent se voir, et il n’est pas ainsi des autres, étant seulement le soutien et la base des supérieures», écrivait Firenzuola dans ses Discours sur la beauté des dames. Et une mère déclarait à sa fille dans un dialogue de la fin du XVIe siècle: «Quel besoin de se soucier des jambes puisque ce n’est pas chose qu’il faille monstrer?» La Belle Epoque rompt avec un corps en pièces détachées. Peu à peu, il apparaît dans son entier, dessine une seule ligne, et cette ligne est belle. Ce qui semble peu de chose est immense, un changement dans la civilisation.

Le premier conflit mondial précipite les choses. Les hommes sont au front, les femmes au turbin. La société a autre chose à faire qu’à se soucier du regard des uns sur les mollets des autres, quand elles se rendent à l’usine ou au bureau. Raccourcir ses ourlets n’a rien à voir avec le souci de plaire. Ce serait même tout l’inverse: une austérité en temps de guerre. Seulement, avec la fin des hostilités, il n’est pas question de rallonger. Puisqu’on s’est habitué aux chevilles, on se fera bien au mollet. Puis au genou. Les jupes remontent, centimètre par centimètre. C’est chaque fois un petit gain d’aisance, une plus grande souplesse, une meilleure allure. Coco Chanel crée des vêtements pour «une femme active ayant besoin d’être à l’aise dans sa robe». Les journaux féminins vantent «l’art de travailler en demeurant une femme élégante». Femmes et hommes s’habituent à se regarder. Dans ce nouveau partage des rôles, ils sortent gagnants, les uns et les autres. A elles leur part de travail. A eux leur part de beauté. Dans l’entre-deux-guerres naît une ligne du corps masculin aussi digne d’adoration que celle du corps féminin.


1961, les jambes d’Audrey Hepburn et les jambes vues par Dim dans les années 70.

Tout cela ne va pas sans lamentos, menaces de décadence et promesses d’apocalypse. Mais rien n’y fait. En 1962, un an après l’invention de la pilule, l’Anglaise Mary Quant met en vente à Chelsea ses premières minijupes. Bientôt, Charles Denner-François Truffaut pourra célébrer les jambes compas. En un peu plus d’un siècle, l’Occident est passé, littéralement, cul par-dessus tête. Comme l’écrivait le poète Philippe Soupault, dans Votre beauté, en 1935: «A qui fera-t-on croire que l’esthétique féminine n’est pas un des symptômes les plus marquants de l’évolution de la civilisation?»


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