Peau neuve #4 | La notion du « vide »

 

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« I understand why European people take my creations as very Japanese. It is probably because if you see a creation as a whole, as 100 percent, I will always try to finish before arriving at 100. This five, seven, or ten percent we call empty or in between or uncompleted in Japanese. It’s when you go to shut a window or door and leave a space. We need this space, so I design space. Space has always been very important in Japanese traditional art of every genre »

Extrait de l’interview de Yohji Yamamoto pour le magazine en ligne The talks Août 2011 (Ici)

« We need this space, so I design space. »

Dans sa réflexion sur la notion d’espace, la notion de « l’entre », le créateur Yohji Yamamoto, en employant le terme « design » (to design: Realization of a concept or idea into a configuration) pose la question de création, de conception du vide telle une matière première à part entière.

Une idée qui dans son discours parait comme dûe, logique et irréfutable, mais qui pourtant amène à réflexion.

L’espace vide étant ce qu’il est: étendue indéfinie, et ce qu’il n’est pas: objet concret, perceptible par la vue et par le touché, il est difficile d’imaginer le façonner de même sorte que le tangible.

Cependant, Yohji Yamamoto le pense et l’inclue. Il lui offre 5, 7 ou 10% d’ampleur, de liberté. L’inachevé prend alors une autre dimension, la volonté de ne pas arriver à terme, de ne pas donner le point final.

Un parti pris: celui d’offrir à son oeuvre cette étendue, cette infinité, de lui laisser son propre espace d’expression.

Celui de savoir « perdre le contrôle », de prendre conscience qu’il n’est pas de notre ressort de conclure, mais bien de laisser libre. De donner le pouvoir à cette entité qui dépasse les limites de la création docile.

Une sensibilité mise en avant dans les photographies de David Sims (ici) ainsi que dans celles de Nick Knight (ici) où l’ampleur sert de base, tel un support sur lequel le vêtement repose.

Le volume, comme sculpté dans l’espace et dans le temps, suit la ligne du travail de Yohji Yamamoto, celle d’un mouvement saisi, d’un instant « T », vivant et indomptable, rappelant l’œuvre d’Irving Penn pour Issey Miyake (vue ici).

Ci-dessous, Nick Knight pour Yohji Yamamoto

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Ci-dessous, David Sims pour Yohji Yamamoto

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L’immatériel, l’espace, le vide…

… des idées abstraites que l’artiste Yves Klein exposa à la galerie Iris Clerc en 1958.

« La spécialisation de la sensibilité à l’état matière première en sensibilité picturale stabilisée », une succession de pièces aux murs peints de blancs, dénuées de tout œuvre saisissable. (Concept repris en 2009 au centre Georges Pompidou avec l’exposition »Le symposium »)

L’artiste, dans sa représentation du vide, n’utilisa aucune allégorie. Il tenta de s’en rapprocher, avec humilité, sans essayer de le résigner à « être ».

Une mise en avant de l’espace à l’état brut, sans réalité matérielle, dans sa pleine nature contradictoire.

Un corps qui nous est proche, une entité sur laquelle nos gestes et nos regards reposent, et qui pourtant échappe à nos sens.

Plus concret que l’idée, plus abstrait que l’objet, un être libre non reconnaissable, impossible à concevoir hors du champ de la philosophie, de l’art conceptuel(1).

(1) Mouvement de l’art contemporain apparu dans les années 1960 et dont les origines remontent au « ready-made » de Marcel Duchamp (ici), attachant plus d’importance à l’idée qu’à la matérialisation de l’oeuvre.

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Galerie Iris Clerc lors de l’exposition

 Art conceptuel, le temps comme l’espace: le Wabi-Sabi

« 1. represents a comprehensive Japanese world view or aesthetic centered on the acceptance of transience

2. The aesthetic principal is sometimes described as one of beauty that is « imperfect, impermanent, and incomplete » — Urban dictionary

De même manière, le principe du wabi-sabi comprend la notion d’infini. C’est le temps, comme l’espace chez Yohji Yamamoto, qui apportera sa sagesse, son histoire et sa beauté à l’oeuvre. Une beauté imparfaite puisque sans échéance elle ne finira de se magnifier. Sa liberté seule la sublimera.

Un concept artistique reposant sur la modestie face à la nature, à l’univers, aux dimensions qui intriguent et fascinent. Les œuvres prennent une dimension spirituelle, tels des dons au temps, à l’espace, à ce qui, « plus que nous », existe.

L’importance ici n’est pas la finalité. C’est la vie, le chemin qui créé la noblesse.

Une philosophie sans espérance, libératrice, une sagesse rare dans une société dont le désir vise ce qu’il ne possède pas déjà, et plus que tout ce qui ne dépend pas de lui. (Cf: « Le bonheur, désespérément » – André Comte-Sponville)

Là est peut être dissimulée la raison pour laquelle l’espace et le temps sont, pour beaucoup, considérés comme le plus grand des Luxe…

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Making of The Look

Un rapide décryptage du process mis en place et des coulisses menant du mannequin au consommateur ou dit autrement la création d’un « look » qui séduira les masses.

Des extraits tirés de l’enquête menée par la sociologue américaine Ashley Mears et reportés dans son livre « Pricing Beauty, the making of a fashion model » . Egalement, le livre remet en cause la notion de beauté comme un acquis et se penche sur la manière dont les considérations ethniques et de genre sont traitées dans la profession et vers quelles inégalités elles débouchent parfois.

The first step to understanding this world involves a little reverse magic to bring invisible actors into light. While models reap plenty of attention as pop culture icons, no model gets far without the campaigning efforts of a booker and a few key clients. Networks of agents, scouts, assistants, editors, stylises, photographers, and designers constitute a production world chat links models to fashion consumers.

Scouts and agents « discover » raw bodily capital and then filter it to clients —photographers, designers, art and casting directors, stylists, and catalog houses. These clients « rent » models for short periods of time, maybe a few hours, days, or weeks, during which time they deploy this capital to appear in media outlets such as catalogs, showrooms, advertisements, magazines, catwalks, showrooms, and  » look books, » which are booklets that feature a designer’s new clothing collection.

In these media outlets, models’ images serve to entice store buyers and, ultimately, to seduce fashion shoppers, the final consumers of the look, into making a purchase, as shown below.

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Taken together, these producers constitute a world of backstage production, or an « art world, » as sociologist Howard Becker calls it (1982).
In an art world, the talent is one piece of the art-making process, but talent should not be privileged as the gravitational center. Creative goods such as 1nusic, art, or books do not mysteriously emerge from individual acts of artistic genius. They materialize from institutions, organizations, industrial field structures, and the everyday routines of people at work. A work of art is as much the product of a whole series of intermediaries and their shared norms, roles, meanings, and routines as it is the creation of an individual artist. In other words, mundane processes of production are important in shaping culture.

An art world approach belies common sense; we’re used to thinking that the best people rise to the top of any market, as popular media accounts unanimously celebrate. It is tempting to think that models are lucky winners in some « genetic lottery, » as though their bodies were superior gifts of nature chat automatically receive social recognition, and, indeed, some evolutionary psychologists echo this view.

Such explanations of the deservingly triumphant cannot account for the physical outliers —people such as Kate Moss, who at 5’6, » is short by model standards, or Sophie Dahl, who reached fashion fame at a size 10, rather heavy compared to her catwalk counterparts. Nor does talent account for the hundreds of thousands of similarly built genetic lotto winners who will never receive social recognition— people such as Liz and Sasha and the thirty-eight other models I interviewed for this book. Their stories make sense only in the context of a whole web of producers, the relationships they form, and the conventions they share.

Thinking about looks as part of a world of production rather than as an individual quality called beauty allows us to see how aesthetic judgments materialize from a collaborative process.

The look is the result of people doing things together.

Pricing Beauty, the making of a fashion model, by Ashley Mears, 2011, University of California Press

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Objets d’exception, maîtres d’art

Le titre Maître d’Art est une distinction à vie honorant un savoir-faire exceptionnel et incitant à former les artisans d’art du XXIe siècle. Il y a 107 élus nommés depuis 1994 par le Ministre de la Culture.

Entre art et artisanat l’exposition Objets d’exception – Maîtres d’art met en scène, au dernier étage des Galeries Lafayette, le travail d’une sélection de Maîtres d’Art, garants du savoir-faire français.

Lison de Caunes

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Marqueteur de paille – œuf en marqueterie de paille, argent 925, or 900, pierres dures et bois (8 heures de travail)

Anne Hoguet

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Eventailliste – éventail Iris, monture en os peint, gouache sur soie.

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Eventailliste – éventail Vautour, galalithe et plumes de nandous (80 heures de travail)

Pietro Seminelli

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Créateur textile & plisseur – grand pectoral, œuvre en papier intissé, plié teint et patiné aux oxydes métalliques

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Créateur textile & plisseur – grand pectoral (gros plan), 4800 euros

Nelly Saunier

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Artiste plumassière – Le Trèfle, plumes de dinde (350 heures de travail)

Ludwig Vogelgesang

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Ebéniste Art Déco – Tableau invariable milieu, palissandre et galuchat, 25 179 euros

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Ebéniste Art Déco – Meuble à bijoux, bois d’ébène et galuchat (300 heures de travail)

Françoise Hoffmann

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Feutrière textile – Manteau nouveau samouraï, feutre hybride

 

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Le vertige du funambule

Je viens de terminer la lecture de l’ouvrage d’Annick Lantenois: Le vertige du funambule, le design graphique entre économie et morale. Un livre où l’auteure nous apprend entre autres, que rien n’échappe au design, pas même les corps…

L’ouvrage dresse un récit historique du design, de ses fondements établis au XIXe siècle à nos jours.

Annick Lantenois y étudie comment le designer, traducteur et par ses prises de positions nous guide à travers la complexité des codes qui peuplent notre quotidien (logos, sites internet, affiches…).

Les propos tenus dans ce livre intéresseront les designers de tous bords (graphistes bien sûr, mais aussi les designers de mode, les illustrateurs, etc.).


Familiarité entre l’illustration des M/M à droite pour Yohji Yamamoto et celle dessinée par Aubrey Beardsley.

Tout comme le designer graphiste, le designer de mode se doit de décoder les signaux qui nous entourent.

Tout comme le designer graphiste se doit d’être, aujourd’hui, un peu programmeur, le designer de mode se doit d’être en phase avec les nouveaux déclencheurs (essentiellement numériques) qui lui permettront de favoriser l’échange et de faire naître des expériences créatives singulières.

J’ai numérisé certains passages du livre qui m’ont semblé intérressants:

Une crise du temps, patrimoine, storytelling, etc. ?

Ci-dessous des extraits où l’auteur étudie le passage du blason au logo dans l’identité des villes et le changement de sens inhérent à celui-ci.

– « Le blason est une traduction symbolique de l’enracinement d’une collectivité dans la durée et dans un territoire. »

– « Le blason est une des manières de raconter l’histoire de la cité, lieu sédentaire, localisable, quantifiable, datable… »

–  « C’est un récit stratifié où chaque élément iconique (tours, roues dentées, etc.) symbolise les diverses couches temporelles qui racontent chacune une période de l’histoire. »


Evolution du logo de la ville de Bezons

–   « Les logos des années 80, ne portent plus les symboles des traçes matérielles, l’Histoire s’absente, l’enracinement dans la durée s’oublie. »

–   « Les logos semblent conçus pour annoncer les qualités de cette ville à la manière du slogan, voire de l’injonction (essor, dynamise, vitalité). »

–   « Le blason privilégie la durée et la stabilité de la cité, le logo affirme le présent de la ville par le mouvement et la métamorphose. »

–  « Ainsi la forme globale du blason et la syntaxe qui articule les symboles et les codes couleur traduisent-elles la conception d’un temps continu, structuré par la tradition et par la transmission, par l’héritage. »

Je n’ai pas pu m’empêcher de faire un rapprochement avec le secteur du luxe où ces dernières années fut privilégié l’instant. L’an passé lors du International Herald Tribune Luxury Conference les notions d’héritage et de savoir-faire ont été élues comme point de salut et de reconquête pour l’industrie du luxe par Suzy Menkes.


Les deux premières images représentent l’évolution de l’emblème du Bauhaus (Karl Peter Röhl, 1919 puis Oskar Schlemmer, 1922), la troisième image montre la ressemblance troublante entre le logo de Schlemmer et les premières icônes du Macintosh d’Apple dessinés par Susan Kare.

Le livre, l’e-nomadisme, l’hypermodernité: morceaux choisis

Annick Lantennois aborde d’autres sujets adjacents à son récit, traitant de la culture du livre, du numérique, du développement technologique, de l’e-nomadisme… des notions qui de près où de loin concernent également les métiers de la mode (designer, presse traditionnelle ou électronique, bureaux de tendance, etc.). Morceaux choisis, à méditer.

–   « L’histoire est un récit de la connaissance dont le rôle est de transmettre et faire comprendre les conditions où s’exercent les actions, l’expérience des hommes. Le design graphique, quant à lui, est un ensemble de compétences à la fois intellectuelles (conception) et plastiques (mise en forme de contenus) dont se dotent les sociétés pour contribuer à rendre au monde une lisibilté que l’industrialisation, la mécanisation et l’urbanisation avaient opacifié. » (p. 42)

–   « Le livre est un objet emblématique dont s’est doté le christianisme dès le IVe siècle pour traduire sa conception du temps et repondre a ses pratiques intellectuelles. La culture du livre est alors l’ensemble des comportements programmés par cette structure de pensée et que l’imprimerie radicalisa. (…) La conception téléologique du temps -orienté vers une finalité- qui structure la culture du livre est ce qui la distingue de la culture numérique marquée, quant à elle, par la conception présentiste du temps, ce -présent omniprésent-« . (p. 66)

–   « Hypermodernité, hyperindustriel selon le philosophe Bernard Stiegler, surmodernité selon l’anthropologue Georges Balandier: des superlatifs comme si le langage s’épuisait à s’adapter à l’accélération du développement technologique depuis les années 80, telle une balise permettant à l’intelligence de se repérer dans un présent où le passé et le devenir semblent s’y noyer. » (p.67)

–   « Les téléviseurs, mobiles, ipods voient leur statut se modifier ils ne sont plus des terminaux mais des relais. » (p. 69)

–   « C’est pourquoi au terme « dématerialisation » devrait se substituer celui de « numérisation » qui permet de mettre en avant le processus de transformation qui mène les contenus d’un état vers un autre: des supports imprimés vers les techniques industrielles (cinéma, radio) puis vers les technologies hyper-industrielles en réseau et réciproquement. » (p. 70)

Designer, what else?

–   « Au fond, privilégier les relations entre les objets pour y revenir, permet de poser les questions de la fonction et du sens à leur assigner. Ce mode d’analyse n’est en rien nouveau. déjà  en 1947, Laszlo Moholy-Nagy écrivait: « Faire du design c’est penser en termes de relations ». (…) . » Ainsi, que conçoit Otto Wagner, en 1902, pour le Bureau des Dépêches de Die Zeit? Ou Stanley Morison lorsqu’il dessine en 1932 un caractère spécifique pour le journal The Times? Ou encore, lorsque Harry Beck, en 1933, dessine le plan du métro londonien?

(…)

Tous dessinent, designent, des identités bien sûr, tous conçoivent des objets fonctionnels destinés à aider, à accompagner les individus dans leurs lectures des informations et des espaces. Mais, au-delà de ces fonctions, ce que ces designers inventent est également, voire avant tout, les conditions nécessaires aux échanges, à la circulation des biens, des personnes et des informations. En concevant un dessin de lettre en adéquation avec l’économie de la presse moderne, en dessinant un Bureau des dépêches – l’un des maillons dans la chaîne du traitement et de la diffusion des informations – , en schématisant les parcours du métro qui favorise et rationalise le déplacement des individus, en particulier, vers leur travail, S. Morison, O. Wagner et H. Beck contribuent au processus de transformation de l’énergie en principe même. »

–   « (…) ce qui les unit est leur volonté de trouver des formes et des syntaxes en adéquation avec leur présent. »

–   « (…) réinvestir les fondements du design graphique et (…) interroger leur actualisation au regard non pas d’une dématérialisation des contenus mais de leur transformation par la numérisation, au regard non pas d’un monde dissocié entre concret et dématérialisé, mais d’un monde concret augmenté, étendu dans des environnements numériques. »

Blogs vs journalistes, un combat d’arrière garde

–   « Les instruments nomades de captation et les logiciels de traitement des images, des textes et des sons ouvrent les champs experts historiques à la participation des amateurs. La profession du journalisme en sait quelque chose qui s’inquiète de la part prise par les documents amateurs dans le traitement des événements par les grands médias, qui s’inquiète également de la multiplication des blogs d’information échappant au cadre de la presse écrite et télévisuelle. Alors, nous pourrions pleurer sur la mort du journalisme. Mais n’est-ce pas, au contraire, l’opportunité de repenser le métier de journaliste? »

Ci-dessous, un passage dédié à tous les streetstylers, car le monde de la mode s’est aussi étendu grace à l’avènement du numérique. Découvrir les looks de rue de Stockholm, Athènes, New-York ou Tokyo n’a jamais été aussi facile.

Les non-experts de mode, mais passionnés, peuvent assez simplement mettre en ligne leur propres créations sur des sites comme Etsy et pour certains même en faire leur profession. Les sites de partage et d’appel à contribution se multiplient.

La facilité d’accès aux outils fait de chacun de nous, en apparence, un designer graphiste, qui manipule les typographies et les images glanées çà et là ou un designer de mode qui montre quotidiennement ses tenues sur son blog et donne son avis sur la dernière collection de Marc Jacobs.

–   « À cet élargissement de l’espace de paroles aux non-experts, il faut ajouter l’invention puis la généralisation de la photographie qui permit aux individus de s’approprier la fabrication des images et contribua à la démocratisation des connaissances grâce, notamment, à la reproduction des oeuvres. »

Extension, Expertises et Expériences

–   « La découverte dont nous faisons l’expérience aujourd’hui est, de manière similaire, celle de l’extension et de la diversification des compétences, celle du rôle de la technologie dans les processus de démocratisation et d’élaboration de nouveaux savoirs et de nouvelles idées. À chaque fois, en contribuant à démocratiser l’accès aux savoirs et aux informations, c’est la distribution symbolique et économique des rôles et des statuts qui se redéfinit. Ce double processus de dé/refonctionnalisation impulsé par la culture numérique crée les conditions de formation d’un continuum qui remodèle les distances symboliques, économiques et juridiques entre les rôles de producteur/auteur, de diffuseur, de lecteur. Ce continuum ne signifie pas leur fusion. Il s’instaure sur un principe d’alternance volontaire, une alternance qui autorise l’extension des domaines de compétences, des rôles et des responsabilités. Il naît de la logique du réseau fondée sur l’instabilité des contours et structurées par la circulation hyper textuelle et hyper-média. »

Reste aux bureaux de style, aux créateurs, aux amateurs, à savoir comment exploiter cette masse d’information, de compétences, cette diminution des distances, ce flot-flux responsable du vertige afin d’éviter de sombrer, trop facilement, dans cet océan numérique.


Angelique Lantennois est historienne d’art et enseignante à l’école régionale des beaux-arts de Valence.

Le vertige du funambule, le design graphique entre économie et morale est disponible aux Editions Cité du design.

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Chère Adeline

Modestie, est le mot qui vient en tête lorsque l’on évoque un défilé d’Adeline André.

La Modestie est aussi un vêtement, une pièce de tissu que l’on plaçait sous le cou afin d’atténuer le décolleté ou masquer la naissance des seins vers la fin du XIXe siècle. Se cache derrière cette définition, une époque où la morale imposait de superposer voiles et jupes, un rapport très pudique au corps.

On peut y voir une certaine forme de délicatesse, un autre terme qui sied bien aussi à l’univers d’Adeline André…

Chez Adeline, le rituel se poursuit saison après saison. Les lieux se ressemblent, grands appartements dépouillés, murs blancs ou écrus, parquet brut, simples tabourets ou bancs d’écolier, point de faste néfaste et les blouses blanches s’affairent en coulisses afin de régler les derniers préparatifs.

La Couture n’étant plus ce qu’elle fut. Le prêt-à-porter n’étant plus son héritier depuis bien longtemps: qu’est-ce qu’un défilé Couture aujourd’hui? Le show-off, une simple question d’image? L’expression du savoir-faire de plusieurs corps de métiers? La marotte d’un créateur, la soupape d’un « couturier-auteur(1) »? Une discipline en voie de disparition? Un gouffre financier? Un peu tout çà sans doute et saison après saison on s’y rend toujours avec la même curiosité, l’envie d’être émerveillé et surpris.

On recherche ce choc visuel et technique, qui nous fera dire « Waow! » (comme la sublime présentation Couture de Ricardo Tisci pour Givenchy).

(1) Olivier Saillard

Adeline André, fait passer son message saison après saison, celui d’une créatrice indépendante. Démontrant la possibilité d’exister en Couture avec des moyens sans comparaison possible d’avec celui des grandes maisons tout en étant capable de créer ce choc.

Adeline André transcende certains domaines de la mode, se pose contre la rupture et le changement permanent, propose une apologie de la lenteur.

Saison après saison l’œil non-averti peut croire à des redites, récurrence des mannequins, des matières, des couleurs, des volumes. Il s’agit d’une recherche continue, un work-in-progress, un laboratoire des subtiles variations.

Notre époque privilégie les rythmes élevés, mais les sourires statiques de Mona Lisa des mannequins, leur démarche lente et mesurée ne communiquent aucune mélancolie, bien au contraire.

Ci-dessous, robe longue comprenant trois superpositions de georgette de soie et gants longs « siamois »

On y vient pour y voir les prouesses de la créatrice, son savoir-faire. On y admire ses robes flottantes et sensuelles, robes de vestales tenant par un fil ou un point de couture, laissant apparaitre la peau par transparence, de larges fentes, de grands décolletés ou encore par des crevés.

Fentes dans une manche appelées « crevés »

Backstages, à droite Charlotte Flossaut la fidèle.

Le rituel

Les mannequins vont et viennent lentement en robe longue coupée dans le biais ou plissé Watteau, glissent on the runway. Puis les hommes se présentent et galamment retirent leur veste 3E en melton ou doeskin de laine pour en vêtir leur compagne. Le veste, oversize désormais, devient manteau (vidéo ci-dessous).

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De l’autorité d’Olivier Zahm à Virgine Mouzat 2.0

La semaine dernière j’ai lu une interessante interview d’Olivier Zahm, créateur de l’incontournable revue Purple. Après un an de tergiversations, le magazine se décline online, sous la forme d’un agenda, le diary d’Olivier Zahm. Un passage de cet entretien m’a fait bondir, je cite :

« What I want to test is this idea that a singular voice can operate as an interesting and legitimate filter for art and fashion and culture online. But to do that, you need the voice. »

L’autorité que l’on possède sur le média papier est-elle transférable sur web et vice-versa?

Certes, Olivier Zahm et sa revue sont un point de référence dans le domaine des arts, de la culture et de la mode, mais qu’en est-il via internet?

Peut-on choisir de s’ériger en modèle de référence sur le média internet? Olivier Zahm semble en être convaincu, mais reste intelligemment prudent et parle de « test ».

Le journaliste, surpris, ne manque pas de lui rappeler quelques fondamentaux des échanges sur le web.

Dans le domaine qui nous intéresse, la mode, certains blogs ont acquis une autorité par le talent de leur auteur et la communauté qu’ils ont su fédérer, le média les a « élu » et non l’inverse. Parmi ceux-ci certains ont même réussi à intégrer les rédactions web de plusieurs publications papier.

Mais alors, que penser de la réflexion de Pénélope Bagieu, star de l’illustration via son blog, pour qui le succès sur internet n’est rien comparé a celui que l’on a dans l’édition?

Dans la mode et le luxe les rédactions papier font toujours autorité et servent de référence; sont-elles en train de bâtir des forteresses impénétrables ou vont-elles jouer le jeu de l’ouverture (d’ailleurs ont-elles le choix)?

L’interview d’Olivier Zahm alimente une autre réflexion que j’avais entamé il y a quelques semaines au sujet du transfert d’autorité.

Que se passerait-il si Virginie Mouzat (ou Suzy Menkes), la rédactrice mode du Figaro optait pour une démarche inverse en quittant son employeur et en ouvrant son blog professionnel?

Avec une liberté de ton et un champ d’action sans doute plus élargi qu’aujourd’hui, l’autorité dont-elle jouit aujourd’hui et sa qualité éditoriale serait-elle toujours de mise si elle devenait indépendante?

Le blog de Virginie Mouzat pourrait-il devenir rapidement un lieu de référence, une affaire rentable et un lieu fédérateur?

En plus d’un « hypothétique » transfert d’autorité, y aurait-il, en plus, un transfert de crédibilité, une reconnaissance plus affirmée pour l’ensemble de la blogosphère mode?

Free Virginie Mouzat!

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I had a dream… (Christian Dior, version beta)

Les marques font de plus en plus appels à l’avis des internautes, principalement pour affiner leur stratégie de communication et de positionnement sur le web.

Mais d’autres marques comme Radiohead ou Moby ont demandé à leur fans(1) de participer à la création de leur œuvre; en l’occurrence il s’agissait dans les deux cas de créer un videoclip.

La firme Procter et Gamble(2) propose aux internautes de résoudre en concurrence avec son propre centre de R&D certains problèmes qui se posent à elle. Voici des marques, des entreprises et des artistes, prêts à collaborer avec cette intelligence collective formée aussi bien d’amateurs experts que de simples utilisateurs du web.

le site aniboom-radiohead

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L’inspiration vient de la rue…

Après des décennies pendant lesquelles les maisons de couture ont décidé de la longueur des jupes. La dynamique s’est inversée avec les années 60. La rue comme espace public, les nouveaux comportements, inspirent les créateurs et génèrent un foisonnement créatif inconnu jusqu’alors.

Cependant, certains courants majeurs comme le streetwear déboulant fin 80-début des années 90, n’ont été que tardivement intégrés dans les collections (circa 1995), soit un temps de latence relativement long.

Si l’on considère le web et les réseaux sociaux comme le nouvel espace public numérique(3) c’est là, sans doute, qu’il faudra aller chercher, autant pour nourrir son inspiration que pour y résoudre des problématiques plus complexes que le métrage de tissu.

Y-a-t-il pour autant un fossé qui se creuse entre la rue et les podiums ?

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La mode en « béta » permanente

Qu’est-ce qu’une marque de prêt-à-porter ? C’est une entreprise qui tous les six mois (certaines tous les quinze jours), par l’intermédiaire de son créateur et de son bureau de style propose des nouveaux produits, les améliore, les adapte pour conquérir et développer sa clientèle.

Considérons qu’une marque de prêt-à-porter est en béta-permanente, en renouvellement continu, comme le sont de nombreux services du web 2.0 (GMail et consorts) !

Peut-on faire un parallèle entre la dynamique des services web innovants et le Prêt-à-porter ?

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L’expérience du participatif?

Alors rêvons que les internautes fans de mode pourraient se voir proposer par une marque: d’envoyer croquis, gammes de coloris et idées matières pour un vêtement ou un accessoire. Après sélection, celui-ci pourrait être réalisé soit industriellement soit en édition limitée par les ateliers avec bien sûr une communication adaptée à l’évènement. La mise en place d’une véritable plate-forme d’échange d’idées (sharing).

Dans la mesure où aujourd’hui, la création se doit d’être soutenue par l’industrie pour exister, cela devrait intéresser les marques de Prêt-à-porter, les bureaux de style, tout autant que les créateurs en herbe.

Bien entendu, cela relève d’un véritable défi du mode de pensée et de fonctionnement des structures. Cela implique l’acceptation d’une mise en concurrence nouvelle, moins ordonnée et moins prévisible.

Mais le meilleur moyen de connaître l’Autre n’est-il pas d’aller vers lui ?


(1) Radiohead à lancé un concours via le site aniboom, Moby réalise une opération similaire ici
(2) À lire dans Comment le web change le monde, l’alchimie des multitudes, de Francis Pisani et Dominique Piotet
(3) Danah Boyd, anthropologue et PhD student à l’université de Berkeley, lire ses publications ici et sont blog là. N’hésitez pas à cliquer sur le Best of de son blog afin d’en savoir plus sur le web, les réseaux sociaux, la mobilité etc.

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La Cambre MODE[S]

 

Sur les conseils de mon ancien prof (Xavier Chaumette), auprès de qui j’ai la chance de travailler aujourd’hui, je me suis procuré le livre La Cambre MODE[S] 1986-2006, célébrant les 20 ans du département mode de l’École nationale des Arts Visuels de la Cambre. Le livre est gros pavé 500 pages largement agrémenté de photos, de notes et d’interview. Sa réalisation, sa mise en forme graphique est parfaitement en phase le sujet, le choix du papier, de la typographie, la mise forme des visuels véhiculent ces idées de rigueur et de créativité qui, à mon sens, font La Cambre MODE[S].

Le livre s’ouvre sur un face à face entre les deux directeurs du département mode, Francine Pairon, qui l’a créé et Tony Delcampe, ancien élève et son successeur. C’est un entretien informel, sur des souvenirs, des pensées. J’ai trouvé plusieurs passages de cet échange très intérressants, on y apprend énormément sur les méthodes d’enseignement, sur les attentes des élèves et des professeurs, sur la mode et ses rapports avec les autres disciplines artistiques.

Entre l’Académie d’Anvers (Dries Van Noten, Ann Demeulemeester, Dirk Bikkembergs, Martin Margiela, Raf Simons…) et La Cambre à Bruxelles (Oliviers Theyskens, Cathy Pill…) , la Belgique s’impose comme un grand pays de mode.

J’ai numérisé quelques passages de cet entretien, afin de vous faire partager ma découverte.
Bonne lecture !


The elusives

Francine Pairon

How to integrate fashion design into an art school? There is something ambiguous about fashion: we stand between art and commerce and we obviously have a slightly hybrid profile. We are part of the elusives. In an art school, fashion doesn’t have the same credibility as design or the graphic arts, since we are part of the applied arts, the « impure arts » so to speak. But nevertheless, our department has evolved and has won acclaim. We have always been very independent. It cost us dearly, but that was the price of freedom.

The Hyeres Festival

Francine Pairon

From the begining, I wanted the department of fashion design to have an international dimension. In 1991, our students took part for the first time in the Hyeres Festival. John Galliano and Paquita Paquin were members of the jury. They were amazed by my students’ propositions, that were utterly, completely personal, not at all trend-related, uncompromising. We started scooping all the prizes.

The teaching approach

Tony Delcampe

The teaching approach can only be devised with the final result in mind. Who do we want to train at La Cambre? If we want to train fashion designers, then our main focus should be on personalities. These can only grow through an unavoidable process that consists in developing the creative language by means of a formal vocabulary. This process also includes some experimentations. The method is a combination of visual creativity and technique. Through a series of exercises, the student explores as deeply as possible his or her own vision.

Francine Pairon
For long, the following issue has been a topic for discussion: do we want to train fashion designers or fashion stylists in our department.

It didn’t take us long to realise that if we consider fashion with all it’s complexity, it is not so easy to make a clear distinction between these two profiles. When you put fashion on the curriculum of an arts school, then you want to train fashion designers who have to develop their own personal idiom.

If you want to train fashion stylists, then the standards and requirements will obviously be very different. The people you would then prepare for the job market will have acquired abilities but not necessarily a personal form of expression.


Volumes

Tony Delcampe
Garments rest on supporting points; these are the same for everyone, they are universal. Our idea is to move away from the body by creating volumes, move away from the body to even better reveal it. The aim is to stretch the space between the body and its ‘outer skin’ as much as possible in order to gain awareness of volume, until reaching the most extreme point that the body and the supporting points can possibly sustain. The question is: « When are we out of reach of the body? »

Very quickly we have introduced different levels into our teaching with an increasing technical complexity that matches the requirements of each year. We begin to experiment with volumes during first year, then the following years, this approach is refined in the process of creating outfits that bear one’s own signature.
Step by step this personal idiom is enhanced and enriched by articulating one’s vision around a full-fledged collection. There is one specific technical difficulty that has to be mastered each time by introducing a main thematic piece such as the dress, the skirt, the shirt in first year, trousers, a lined jacket (perfecto, reefer or trench) and coat in second year. On this basis the personal vocabulary can be worked out.

Vocabulary

Tony Delcampe
Fundamentally, the first two years are the reservoir out of which the work for the years to come will emerge. During that time, we explore the projects so deeply that we end up with a wealth of resources in terms of colours, fabrics, volumes and techniques. For instance for trousers this can be; jeans, jodhpurs, cigarette, sailor and biker trousers, denim, wool, leather, front pleats, crotches, waistbands, pockets.

We study each piece from A to Z, we examine it and we try to imagine everything that’s left to invent. We are not trying to obtain a pure line but rather a volume that holds its shape and needs to have all the characteristics of a recognisable garment. Our aim is to help students to get all this into their heads. When they will be making trousers in fifth year, they will know where to draw ideas from, because they acquired this vocabulary like learning how to speak and write.

Nevertheless, they will use it in their own personal way. Of course, they will have their own references. This vocabulary will obviously be enriched all along the five-year curriculum through specific courses such as: graphic design in first year, knitwear in second year; fabric printing in second and third years; sound volumes and textures in fashion, ethnical costume and industrial patternmaking in third year and historical costume in fourth. The teaching staff has changed over the years with the arrival of new specialist lecturers such as Eric Chevalier, Maylis Duvivier, Marianne Janssens, Tiphaine Kazi-Tani, Billie Mertens, Catherine Piqueray and Aya Takeda.

Constraints

Francine Pairon
We always give a set of guidelines, because without a fixed framework there can be no creativity.

Tony Delcampe
Do we currently have enough ways out of this constraints framework? It’s difficult to tell. We are always expecting some sort of rebellion. Hopefully it should go beyond the constraints and lead to a final result, be it expected or unexpected. Some achieve to escape constraints by exploring alternative routes. This is where the most beautiful personalities reveal themselves.

Francine Pairon
Indeed, students find their way because they are given indications. However, sometimes your method is so directive that students find it hard to find their own one. A strong personality is required to break out of this. It’s like constructing and deconstructing.

Tony Delcampe
There really is no ideal pedagogical approach. But without giving constraints, nothing materialises, even if, by doing so, we are at risk of shaping people. We always want to set higher standards. We are catering for academic progress while the school has to defend the quality standards.


Emilie Zanon’s works

Things to say

Tony Delcampe
A fashion designer is definitely someone who has things to say, but he also has to be able to communicate his projects in a proper way, so that they can be understood and realised. Beyond personal expression, you also have to master a trade, which means to be the driving force behind the production chain. That’s the actual role of an artistic director. It’s a real profession, I insist, and we also teach this side of things.

[Ce paragraphe me rappelle les propos de Paul Rand, graphic designer, que j’ai cité dans ce billet il y a quelques jours. Un fashion designer est une profession avec des objectifs clairs et précis, on ne peut se contenter de faire du sensationnel ou uniquement de l’artistique sous peine de passer à la trappe rapidement.]

Seen from the inside

Tony Delcampe
All our endeavours, be they more or less successful or more or less failed are our real wealth. Here we anticipate the creation of tomorrow’s fashion. In most cases, novelty results from taking risks.

Interview, Anne-Françoise Moyson

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