— LE MODALOGUE

Modoscopie | Maria Luisa

Modoscopie (début XXIe siècle): néologisme, faisant référence à l’émission culturelle Radioscopie de Jacques Chancel diffusée sur France Inter de 1968 à 1982 et au terme « Mode » sujet principal de ce blog.

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Maria Luisa n’a pas un parcours classique. Etudes littéraires et Sciences Politiques ne l’ont pourtant nullement empêché de devenir la référence en matière de sélection de jeunes créateurs depuis la fin des années 80 jusqu’à nos jours.

Devant l’objectif, elle me préviens « aujourd’hui je n’ai pas fait d’effort vestimentaire ». Ce n’est pas de la coquetterie, mais en bonne sud-américaine Maria Luisa voue un culte à l’apparence, cela fait partie de « l’art de vivre ».

Aujourd’hui elle revêt un grand manteau, un pantalon et un pull, nullement figée la silhouette de Maria Luisa est identifiable entre toutes. Presque iconique, elle est synonyme d’élégance, elle s’inscrit dans un certain désir de pérennité.

Grande dame de la mode, elle sait se rendre accessible et ce dès les premiers mots que nous échangeâmes rue du Mont Thabor, tout près de l’ancienne boutique. D’un pas alerte et entrant aussitôt dans le vif du sujet (l’éducation des jeunes créateurs) nous allons sous le soleil d’octobre, vers le jardin des Tuileries pour y ce qui deviendra deux heures d’un entretien décontracté.

Comment former les jeunes créateurs ?

Il y a peu d’écoles de mode en France qui enseignent ceci: la mode, même s’il y a un créateur à la tête « de tout çà » (sic) est à la fois une industrie et un travail d’équipe. Si ces facteurs ne sont pas regroupés il n’y a aucune chance pour une marque de survivre.

La Maison du prêt-à-porter, dont je fais partie, est un comité stratégique créé par Jean-Pierre Mocho et Pierre Bergé comprenant 25 membres. Ils se sont fixés comme mission de transmettre cette idée, d’aider les créateurs à exister, à exporter et à devenir des marques.

Un créateur quelque soit son origine, devient intéressant à partir du moment où il crée de la valeur marchande, la mode est une industrie et il ne faut pas l’oublier. On peut se demander alors, pourquoi le secteur de la mode est rattaché au Ministère de la culture plutôt qu’à celui de l’Industrie…

Où en est la jeune création aujourd’hui?

C’est à la fois beaucoup de noms et peu d’élus. Très peu de créateurs réussiront à monter une marque en tant que telle, même à Londres qui est la fashion week qui fait bouger « tout le monde » (sic) et qui laisse un espace de liberté de création dont tout le monde à besoin.

Plusieurs modèles cohabitent, Christopher Kane, l’artiste, avec une forte légitimité à Londres, se protège. Proenza Schouler, Alexander Wang, marques montantes, ont finalement très peu de place pour exister, leur visibilité à Paris étant occultée par les grandes marques, qui avec des productions « hollywoodiennes » et même si elles présentent des défilés « moyens » plairont quand même aux acheteurs et à la presse.

Venir à Paris reste un risque très grand pour ces jeunes créatifs.

En France, mis à part Nicolas Ghesquière (sous Balenciaga !), il n’y a pas de créateurs qui ai réussi à créer une marque avec des produits et pas seulement de l’image.

 

On peut parler du cas d’Anthony Vaccarello…

Anthony est en plein dilemme. Il me disait récemment qu’avec les fonds récolté suite au prix de l’ANDAM il avait deux choix, faire « du produit », mais avec le peu de visibilité qu’il a actuellement il sera difficile que l’on achète ses vêtements. De plus, les détaillants souffrant de la crise, sont peu enclins à prendre des risques sur des marques non établies.

Soit faire de l’image, « du matos pour la presse » (sic) et développer ainsi une grande visibilité en attente d’un financier.

La bonne formule se fait lors de la rencontre « extraordinaire » entre un financier désireux d’investir et un créateur. Pour le financier, il s’agit d’un défi palpitant. Je reste persuadé que M. Arnault à investi dans la mode parce qu’il y a vu des opportunités financières, mais aussi parce qu’il y trouve un certain plaisir.

Pour le créateur c’est tout bonnement indispensable, car il ne peut rester à travailler seul dans sa chambre à terminer les modèles lui-même quelques heures avant le défilé, il a besoin d’un studio, pour développer des collections, financer la recherche textile, réaliser les prototypes…

Et Cédric Charlier?

C’est l’exemple de rencontre où s’établit le début « d’un truc » (sic). Le fabricant Aeffe qui à la connaissance et la capacité de sourcer afin d’avoir des prix compétitifs, prend le risque de fabriquer les vêtements de Cédric Charlier en maintenant une qualité élevée à des prix très intéressants.

Il faut savoir manier sa communication tout en assurant une qualité irréprochable…

Nous ne sommes plus dans les années 90 où la mode se parlait à elle-même selon un langage codé. Outre le business généré les créateurs doivent apprendre à communiquer afin de ne pas laisser « des autoroutes de com' » aux grandes marques !

Dans la fast-fashion, l’image véhiculée est souvent parfaite, la communication est formidable, mais on accepte beaucoup plus de compromis, on a le « style », la sensation « d’être mode », au détriment de la qualité.

Chez les créateurs de talent le niveau d’exigence de qualité est souvent élevé. C’est cette exigence que nous recherchons chez Maria Luisa, nous pensons qu’il faut éduquer l’œil le plus tôt possible.

Malheureusement le manque de financement, souvent, empêche ces créateurs d’atteindre leurs objectifs.

Aujourd’hui le consommateur veut le signe extérieur de reconnaissance mais la communication a haute vitesse banalise le goût. C’est sans doute à cause de cela que l’accessoire, aisément reconnaissable et pérenne connaît un grand succès.

Comment repérer le futur Alexander McQueen qui est peut être, actuellement à Singapour, Milan ou Rio?

Si le futur Alexander McQueen était à Singapour cela se saurait. Avec la multiplication des fashion week, des prix organisés par les différentes institutions, il y a pléthore de créateurs qui font du « buzz » toutes les saisons. Mais cela ne suffit pas pour établir une marque, assurer une production, l’accès à Première Vision, etc.

Entre la fast-fashion et les créateurs sont venus s’installer des marques comme Maje ou Sandro, comment analyser vous cela? Comment se redessine la carte de la mode?

Les marques fast fashion réalisent depuis quelques années de formidables collaborations et les gens font la queue pour acheter ces vêtements, dans notre Europe en crise on ne peut comme en Asie, demander au public de faire la queue devant les boutiques de luxe… On ne peut occulter certaines réalités économiques. Ces collaborations ne sont donc pas choquantes.

Nous n’avons pas en France d’équivalent à Proenza Schouler ou Alexander Wang. Maje, Sandro, The Kooples, représentent le nouveau modèle français, mais pas suffisamment considéré à mon goût.

Je suis plus intéressée par ces marques que par un jeune créateur qui ferait un « vêtement moyen ». Ces marques sont les Zara français mais d’une gamme supérieure et elles ont en plus de çà une communication très intelligente.

Une marque comme Isabel Marant, n’a pas disparue pour autant, au contraire elle prendrait plutôt la place du créateur, à l’étranger elle devient une marque référence.

Dans ce schéma le créateur reprend une place où il agit tel un laboratoire de couture et d’expérience.

 

Etre fashion editor pour le Printemps consiste en quoi? Qu’auriez vous fait si cette opportunité ne vous avez pas été offerte?

Fashion-editor consiste à être une ambassadrice, je dois rendre plus accessible et plus vivant le discours d’une mode un peu élitiste.

Sans cette opportunité, j’aurais certainement arrêté, créé la boutique online et gardé les franchises. Tel que nous concevions notre rôle de conseiller, d’aide et d’accompagnement à l’installation d’une marque cela devenait trop périlleux à Paris. Il fallait aborder les choses de manière plus rapide.

Mon équipe et moi apportons au Printemps l’aspérité qu’ils recherchent, l’exigence qu’ils n’avaient pas forcément. Toute la démarche du Printemps s’inscrit dans une démarche « mode », dans le désir d’être un « précurseur ». Notre action va de la création d’espaces Maria Luisa « adaptés » à un rôle plus transversal car nous travaillons aussi avec différents départements de l’enseigne (la Maison, le Mariage…).

Aujourd’hui beaucoup de monde s’intéresse et veut se rattacher à la mode. Chacun se trouve légitime pour élire le designer de l’année. Comment vous situez-vous par rapport à cette profusion d’information, de possibilité et de choix? En quoi Maria Luisa et son équipe est-elle indispensable aujourd’hui?

Maria Luisa sélectionne les créateurs qui ont des choses à dire, des histoires à raconter, qui ont du talent bien entendu et qui seront capables de créer une marque qui va perdurer.

Je ne suis pas une dénicheuse de tendances, cela ne m’intéresse pas. Déterminer le dernier truc branché, ce n’est pas notre savoir-faire, d’autres le font beaucoup mieux que nous. Je défend « ceux et celles qui durent », tels des artistes. Et depuis le début nous nous sommes peu trompés !

L’exigence que j’ai perçue sur le dernier défilé de Christopher Kane m’interpelle, et ce même si ses modèles n’étaient pas évidents.

Mon manteau, ma garde-robe n’ont pas d’âge et c’est ce qui m’intéresse. Un manteau Comme des Garçons traverse les époques. On s’exprime ainsi ainsi pour un film, un meuble, un tableau ou une photographie d’artiste, c’est aussi vrai pour la mode.

Paris, octobre 2012

Photos by Léticia Dargère