Isabel Marant, une créatrice indépendante

Isabel Marant le temps d’une petite interview, nous explique ce que c’est qu’être un créateur indépendant, parle aussi de la création sous toutes ces formes, de la femme qui s’habille chez elle, et d’argent.
Notez certains phrases intéressantes, comme :
« Les vêtements pour moi ce n’est pas de l’art »
« (La mode) à … un processus créatif commun à plusieurs métiers »
ou encore
« Mémé H & M, te trouve ça plus intéressant qu’Agnès B »…
Une interview récupérée dans le magazine Technikart Mademoiselle n°8 (Automne-Hiver).

Loin des logiques de groupe, des designers-stars-people et de l’élitisme faisande de certains créateurs, Isabel Marant est toujours a la tête d’une maison independante. On ne la voit peut-être pas dans « Closer », mais elle compte aujourd’hui 300 points de vente à Paris, Londres, New York et Tokyo. Rester soi-même, ça marche aussi.

Isabel Marant, votre nom est toujours synonyme d’une marque indépendante, pourquoi ce choix ?

J’essaie de faire quelque chose de singulier. Le fait d’être indépendant, de ne pas faire partie d’un énorme groupe, cela permet de ne pas avoir de comptes à rendre. À quiconque.

N’est-il pas oppressant, parfois, de ne rendre des comptes qu’a soi-même ?

Il y a des gens qui ont besoin qu’on leur donne un cadre. Moi, surtout pas ! Dans un monde super-uniformise, mondialise, le fait d’être indépendant permet de faire de vrais choix de stratégie. Ce qui m’intéresse dans le vêtement, c’est que l’on sent qu’il y a quelqu’un derrière. Pour cela, il faut garder le contrôle. Trop gros, on n’arrive plus à préserver cela.

Une création n’est-elle pas, par définition, très dépendante des courants de mode ?

Les courants de mode, on crée tous ensemble. Forcément, je suis sous influence parce que je m’intéresse à ce que font les autres, Et moi, j’inspire d’autres gens aussi. C’est la Mémé démarche que dans la musique ou dans le cinéma Un processus créatif commun a plein de métiers.

Et financièrement, être indépendant, c’est un avantage ou un inconvénient ?

C’est beaucoup plus rentable, parce qu’on investit ses propres sous et on les gère. Dans les grandes maisons, il y a vachement plus de gâchis. Les grands créateurs, ils s’en foutent, ce n’est pas leur fric ! Donc ils engagent des gens et commencent des trucs qui ne servent pas à grand-chose. Moi, le ne commande pas un mètre de tissu qui ne va pas servir.

Malgré votre indépendance, vos vêtements sont passe-partout, conformes, voire neutres…

Conformes ou neutres, je ne crois pas. Simples, basiques, oui, tout a fait. Je ne suis pas une révolutionnaire. Dans ta mode, il y a plusieurs axes possibles. On peut faire une mode très créative et très artistique, comme Viktor & Rolf ou d’autres… Je trouve cela fantastique. Ce n’est pas ce que j’ai envie de faire. Et je ne pense pas avoir ce talent-là. Ce qui m’intéresse, c’est d’habiller les gens. Moi la première.

Donc apparemment vos amies et vous étés plus casual que Barbies trash…

Non, je ne dirais pas casual. Ce sont des gens qui ont une certaine sensibilité, une certaine poésie, différente mais pas tape-à-l’œil ni ravageurs. Effectivement, je n’aime pas qu’on se retourne sur moi dans la rue. Les vêtements, pour moi, ce n’est pas de l’art. On doit pouvoir s’habiller avec tous tes ours. Je suis styliste, je ne suis pas créatrice, voila. Par contre, je n’aime pas trop quand on me compare a des gens comme Agnès B. Dans la philosophie, oui. Mais je ne pense pas taire des vêtements aussi…, insipides. Mémé H & M, je trouve ça plus intéressant qu’Agnès B, Moi, je m’attache à créer une différence dans une coupe, des couleurs, des matières, Mais je n’ai pas envie de faire des vêtements en plastique pour être super-moderne, désolée, on n’habite pas sur Mars. J’ai envie d’utiliser des matières naturelles parce que la pollution, ça me gonfle.

Et à part vous-même, quel genre de nana s’habille chez Isabel Marant ?

C’est une tille qui a juste envie de s’habiller, mais qui cherche peut-être autre chose que ce qu’il peut y avoir chez H & M. ou chez Zara. Le gros de ma clientèle, ce sont des gens de ma génération. Moi, j’ai bientôt quarante ans. On a tous un mec, au moins un enfant. C’est vrai, ma marque vieillit avec moi, mais ce n’est pas une mode de vieilles filles non plus. Quand j’ai commence, te faisais des trucs super-moulants, hyper étriqués, dans des tissus un peu limites, J’apprenais mon métier, j’avais dix-huit ans et je m’en foutais de porter du polyester et d’avoir un ourlet mal tait. J’avais plutôt envie d’avoir un truc rasta touffe, alors qu’aujourd’hui, je sors moins en minijupe qu’avant…

Elle ressemble a quoi, la femme Isabel Marant ?

Charlotte Gainsbourg, Lou Doillon, Sofia Coppola, Kirsten Dunst, Romane Bohringer… Ce sont des gens qui se ressemblent. Je n’ai pas dit Paris Hilton… Ce sont des filles qui bossent, qui ont des centres d’intérêt, des convictions, des partis pris, une personnalité… Urbaines, évidemment, je ne suis pas Ralph Lauren. Ce sont des tilles qui peuvent être aussi bien lesbiennes qu’hétéros, avec ou sans enfants… Elles font ce qu’elles veulent de leur cul. Et ma mère qui a soixante-cinq ans, elle met mes vêtements. Je ne les reconnais pas vraiment mais ça m’éclate ! Je me dis qu’au moins, je n’habille pas que les minettes Et de quel droit on dirait, « Ah non, toi t’es trop vieille, ou toi t’es trop grosse… »?

Quelles autres femmes vous inspirent ?

Dans la philosophie ou par rapport à une attitude et au chic, Simone de Beauvoir, Louise Bourgeois. Des femmes avec du caractère, du tempérament, de la trempe. Diana Vreeland, la rédactrice du « Vogue » américain dans les années trente, une espèce de folle furieuse qui voyageait tout le temps. J’adore Frida Kahlo aussi. En revanche, je déteste les filles qui vont venir chez moi pour s’habiller de la tête aux pieds, avec le look du defile, ça m’horripile. L’excès n’est jamais très intéressant.

Et il n’a jamais été question de lâcher votre marque ou de la revendre ?

Je pourrais faire cela encore des années Mais un tour, on peut me proposer 200 000 euros, pour me racheter ma boîte. C’est ce qu’elle vaut. Nous faisons 30 % de chiffre d’affaires supplémentaire par saison. Nous ouvrons des boutiques en Asie, a Hong Kong et ailleurs… En attendant, te gagne 50 000 balles (7 600 euros) par mois et te roule toujours avec la Mémé bagnole depuis quinze ans, une vieille Golf pourrie.

Propos recueillis par Pascal Bories (TecknikArt Mademoiselle)